mardi 21 avril 2015

GRÈCE: QUARANTE-SEPTIÈME ANNIVERSAIRE DU « COUP D'ÉTAT DES COLONELS »


MARIA FARANTOURI - OMPROS, VOITHATE (LIVE), 
FRAGMENT DE «PNEVMATIKO EMVATIRIO» DE THEODORAKIS 
( LA MARCHE DE L'ESPRIT ), BASÉ SUR UN POÈME D'AGGELOS SIKÉLIANOS.
DURÉE : 00:03:31 


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GEÓRGIOS PAPADÓPOULOS FIT PARTIE DU COUP D'ÉTAT DE 1967,
ET DEVINT PREMIER MINISTRE (1967-1973)

« Il est impensable que Papandréou s’assure une majorité au Parlement », déclarait quelques jours auparavant Panayotis Canellopoulos, le leader de l’Union nationale radicale (ERE, droite), que le roi venait de charger de l’organisation du scrutin. A l’intimidation, les centristes répondent par des menaces. « Si le roi choisit le coup d’État, titre en manchette Ta Néa, la seule solution est la révolution.» Même certitude à Ethnos, qui affiche : «Nous déclencherons la révolution s’ils tentent de violer la Constitution. »

La violence des mises en garde risque d’exaspérer le Palais et de fournir aux officiers supérieurs le prétexte d’intervenir. Les élections tant réclamées seraient alors reportées ou supprimées. L’opposition prend conscience du danger et commence à rectifier le tir. Le parti progressiste Gauche démocratique unie (EDA), dont la prudence est à la mesure des malheurs qui ne cessent de s’abattre sur l’extrême gauche depuis des décennies, fait preuve d’une modération qui déçoit nombre de ses jeunes militants. Ses représentants au Parlement évitent les violents affrontements avec la droite. Son président octogénaire, le Dr Joannis Passalides, donne des conseils paternels au roi Constantin. Dans ses discours et ses écrits, l’EDA ne remet en cause ni le régime monarchique ni l’appartenance de la Grèce au pacte atlantique.

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«ARMOIRIES DE LA JUNTE
MILITAIRE GRECQUE»
Partout, la consigne est la même : « Ne pas tomber dans le piège de la provocation, ne pas offrir à l’adversaire une excuse pour établir une dictature militaire. » Chez les centristes de Georges Papandréou, la discipline de parti relève davantage de la théorie que de la pratique, et les dirigeants agissent en ordre dispersé. Le 19 avril, dans une édition spéciale d’Ethnos, Andréas Papandréou, le fils du leader, adresse un « dernier avertissement » aux militants : tous ceux qui parleront de l’imminence d’un coup d’Etat ou de la remise en question de la monarchie seront exclus sur-le-champ. Il faut le proclamer : « Ils » n’oseront pas empêcher les élections...

À l’aube, les putschistes sont maîtres d’Athènes. En trois heures, ils ont fait arrêter plusieurs milliers de personnes

Le 21 avril, à 2 heures du matin, « ils » ont osé. Aux portes de l’Europe, environ cent cinquante blindés, des chars et quelques centaines d’hommes, tous de l’armée de terre, investissent la capitale. Tranquillement, des commandos casqués et armés de fusils-mitrailleurs occupent les bâtiments et les positions stratégiques. Les tanks prennent position autour du palais royal et des principaux carrefours. Toutes les communications avec la province et l’étranger sont coupées.

L’opération est une remarquable réussite technique. Pourtant, ni l’aviation, ni la marine, ni la police, ni la gendarmerie ne sont dans le coup. Moins de trois cents officiers – sur dix mille – participent à l’entreprise séditieuse. Les exécutants appartiennent, pour l’essentiel, à une unité d’élite, le LOK (brigade d’assaut de montagne). Intégrée à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), cette troupe spéciale, entraînée par les Américains, est épaulée par la police militaire et les élèves de la promotion de l’Ecole militaire (2).

À l’aube, les auteurs du coup de force sont maîtres d’Athènes. En trois heures, ils ont fait arrêter plusieurs milliers de personnes. Des patrouilles mixtes de l’armée et de la police, munies de listes de « suspects » établies lors de la guerre civile, se saisissent de militants ou de sympathisants de la gauche. Parmi eux figurent beaucoup de libéraux, des syndicalistes ouvriers et estudiantins – fichés comme « rouges » – ainsi que de simples citoyens qui, à un moment ou un autre, ont eu le malheur d’exprimer une opinion non conformiste.

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La « base » du monde politique est neutralisée en
PANAGIOTIS KANELLOPOULOS
même temps que le «sommet». Chefs de parti, députés, anciens présidents du conseil, ministres, journalistes de toutes tendances sont arrêtés. Le premier ministre en exercice, Kanellopoulos, est entraîné de force au ministère de la défense, le «Pentagone », où il retrouve Georges et Andréas Papandréou. Les quatre membres du comité exécutif de l’EDA sont cueillis dans leur lit : [ 
Ioannis ] Passalidis, Ilias Iliou, Leonidas Kyrkos et Manolis Glezos.

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IOANNIS PASSALIDIS, ILIAS ILIOU,
LEONIDAS KYRKOS ET MANOLIS GLEZOS.
Aucun parti politique, aucune organisation de masse n’a offert une résistance notable. Aucune précaution n’a été prise pour protéger les personnalités les plus vulnérables. Pourtant, depuis au moins deux ans, l’instauration d’une dictature militaire en Grèce paraissait une sérieuse éventualité. Dès le 21 mai 1965, le général de corps d’armée Georges Iordanidès, chroniqueur militaire au journal centriste To Vima, lançait un cri d’alarme : « Les forces occultes qui gouvernent la Grèce », écrivait-il, sont décidées à démolir la façade démocratique du régime grec si la droite ne revient pas au pouvoir. Deux mois plus tard, le roi évince le gouvernement centriste de Georges Papandréou, qui dispose de la majorité absolue aussi bien au Parlement que dans le pays. Le « coup d’Etat royal » a réussi après de sordides transactions, grâce au débauchage de députés centristes.
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Tout le combat politique se déroule depuis lors autour du thème de l’opportunité de nouvelles élections. L’opposition exige le retour immédiat aux urnes pour rétablir la légalité constitutionnelle. Elle tente d’exercer des pressions sur le pouvoir : manifestations, grèves et agitation verbale. Les «ministères du Palais », pour leur part, s’appliquent à discréditer l’Union du centre auprès de l’opinion, tout en essayant de doter le pays d’un gouvernement fort. Cependant, l’échec dans ce domaine est pratiquement total. Le mécontentement populaire ne cesse de croître, avec des grèves dans tous les secteurs.

Une nouvelle épreuve de force se dessine à l’horizon. Dans cette perspective, le Palais accélère l’«épuration» dans la police et l’armée, où des officiers connus à la fois pour leurs sympathies d’extrême droite et leur fidélité à la Couronne sont désignés aux postes-clés. Des tentatives sont faites pour constituer un « front national » de la droite et du centre droit, destiné à mettre hors de jeu le centre gauche et la gauche. C’est ainsi que, en décembre 1966, un accord secret conclu entre Canellopoulos et Georges Papandréou permet la formation du gouvernement Paraskevopoulos, qui doit préparer des élections pour la fin mai. Toutefois, le souverain se ravise et charge Canellopoulos de dissoudre la Chambre, dont il ne peut obtenir l’investiture, et d’organiser le scrutin.


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COUVERTURE DE TOP REALITES
JEUNESSE N°283 1964 
Une partie de la droite, en prévision de son échec électoral, accentue la campagne contre le parlementarisme déclenchée en 1965. Ceux-là mêmes qui ont contribué à discréditer l’institution parlementaire dénoncent l’ensemble du monde politique, l’accusant d’« inconsistance », de «vénalité» et de « démagogie ». Ils évoquent les défauts et les vices inhérents à toute démocratie pour convaincre l’opinion de la nécessité d’un « régime fort ». Dans ce climat peu propice au respect des règles démocratiques, les membres de l’opposition s’interrogent : permettra-t-on le déroulement des élections législatives le 28 mai ? Et, si oui, seront-elles vraiment libres ?

Au début, le doute semble dominer. Mais, au fur et à mesure qu’approche la date des élections, l’optimisme l’emporte. Début avril, en effet, le thème favori de la presse est que « les factieux craignent le peuple »... Cet excès d’assurance étonne. Le chef du gouvernement multiplie les déclarations qui dénotent une volonté de gagner les élections coûte que coûte. Il confie deux ministères-clés – ordre public et intérieur – à d’anciens militaires activistes, qui passent pour être membres de l’organisation d’extrême droite IDEA. Le 1er avril, le New York Times laisse entendre que l’armée grecque pourrait intervenir pour empêcher une victoire électorale du centre, présentée comme un succès pour le «communisme international».

Malgré tout, Georges Papandréou continue à faire preuve en privé d’un optimisme à toute épreuve. Seuls quelques initiés savent que le vieux leader centriste a reçu des assurances formelles du roi Constantin que l’armée n’interviendra pas. La confiance relative des états-majors de l’opposition repose sur une analyse simple : le danger d’un coup d’État sert d’épouvantail au Palais et à la droite, qui cherchent à terroriser leurs adversaires. Le mouvement populaire, qui a imposé les élections, est assez puissant pour décourager les amateurs d’aventures militaires. Et les Américains, dont l’influence est décisive, ne veulent pas d’une dictature ouverte dans un pays membre de l’OTAN. Enfin la droite, qui organise le scrutin, a les moyens de l’emporter ou, pour le moins, de réduire l’ampleur du succès du centre. Au pire, l’armée pourrait intervenir pour annuler de « mauvaises » élections.

Tel était le raisonnement que nous exposait à la mi-avril le général Iordanidès, l’une des personnalités marquantes dans l’Union du centre, mais aussi certains responsables de l’EDA, qui craignaient moins une dictature militaire qu’un truquage des élections aboutissant à une « liaison » entre Georges Papandréou et Canellopoulos – bénie par le Palais comme par le département d’État. Des dirigeants de l’extrême gauche tenaient un tout autre langage : le 16 avril, quatre jours avant le coup d’État, Kyrkos, membre du comité exécutif de l’EDA, nous confiait ses vives inquiétudes quant à l’imminence d’un putsch : l’armée, expliquait-il, n’attendrait pas le jour des élections parce qu’elle savait le centre et la gauche assurés d’obtenir la majorité absolue. Et de conclure : « Il serait illogique que le Palais accepte de remettre le pouvoir en 1967 à Georges Papandréou après l’en avoir privé, à grands frais, en 1965. »

Mais Kyrkos et les dirigeants dont les vues étaient proches des siennes n’ont pas renversé pour autant la tendance de leur parti à se concentrer sur la seule organisation de la campagne électorale. C’est que l’EDA et le Parti communiste (KKE), dont le siège se trouvait à Bucarest, traversaient une grave crise. Lors de son huitième plénum, en 1965, le KKE avait décidé de reconstituer ses cellules clandestines au sein du parti progressiste. La mesure avait suscité de vives oppositions et paralysé l’extrême gauche. En réalité, les analyses respectives des dirigeants de l’extérieur – en exil depuis une vingtaine d’années – et de l’intérieur divergeaient sensiblement. Les uns voyaient dans le centre gauche une menace pour les positions électorales de l’EDA ; les autres préconisaient une alliance, au prix de certaines concessions, face au péril de la dictature.

Andréas Papandréou, tout comme Kyrkos, redoutait le coup d’État, mais n’avait rien fait non plus pour y préparer son parti. Comme son père, il préférait les manœuvres de coulisses à l’action clandestine. Plus profondément, comme il nous l’a déclaré, « il nous était très difficile d’organiser la résistance avant le coup d’État… Mon parti est doté de structures archaïques, a-t-il ajouté. Nous payons maintenant le prix de cette grave carence. » Il avait cependant prévu le moyen de fuir la Grèce. Et, dans les semaines avant le coup d’État, il allait souvent coucher dans des maisons amies. Pourtant, dans la nuit du 20 au 21 avril, il était rentré chez lui en toute quiétude, ayant appris par un informateur que la « junte des généraux » venait de se séparer sans fixer de date pour le coup de force : Andréas Papandréou ignorait qu’à l’ombre de la « grande junte » une «petite junte », celle des colonels, avait décidé de prendre le pouvoir.

Le secret avait été bien gardé. Nul hasard si les trois principaux conspirateurs – le colonel Georges Papadópoulos, le colonel Nicolaos Makarezos et le général de brigade Stylianos Pattakos – sortent du renseignement. Le premier, promu général et, depuis décembre dernier, président du conseil, est un spécialiste du contre-espionnage, longtemps officier de liaison entre les services spéciaux grecs (KYP) et la CIA américaine. « Les membres du triumvirat, explique Jean Meynaud, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études 3), ont déclaré qu’ils s’étaient bornés à mettre dans le secret de la conspiration, vingt heures avant le déclenchement du coup, neuf autres officiers (l’ensemble formant un comité exécutif spécial de douze membres) et à en informer une vingtaine d’autres, quatorze heures avant l’entrée des blindés dans Athènes. »

Papadópoulos n’a rien inventé. En 1936 déjà, le général Metaxas invoquait un « complot communiste»

Le complot a été, selon toute probabilité, en gestation depuis fort longtemps – une dizaine d’années, selon le professeur Meynaud, qui précise : « Vu la personnalité de Papadópoulos, on peut tenir pour probable qu’il était depuis longtemps le centre d’une activité de conspiration. Mais il est vraisemblable que ces démarches ont d’abord représenté de simples conciliabules, sans beaucoup de portée pratique (...), la phase de préparation active remonte à une date relativement récente et, en tout cas, postérieure au 15 juillet 1965 (date de l’éviction de Georges Papandréou du pouvoir). La dégradation du régime parlementaire, entraînée par les actions royales, étant de nature à procurer aux insurgés des prétextes d’intervention. »

Malgré tout, les prétextes d’intervention manquent cruellement en ce mois d’avril 1967. Il faudra donc deux semaines pour que le général Pattakos déclare, le 8 mai : « Nous avons fait la révolution pour éviter des élections. » Le 27 avril, le colonel Papadópoulos affirmait pourtant vouloir « sauver le pays du danger communiste, et non empêcher une victoire électorale des partis libéraux ». Et d’invoquer les « documents » découverts lors d’une perquisition des locaux de l’EDA, dont le plus compromettant était… une coupure de 10 roubles « émise en 1947 »  : un billet de banque retiré de la circulation en URSS après la réforme monétaire de 1961.

Le colonel Papadópoulos n’a rien inventé en la matière. Déjà, en 1936, le général Ioánnis Metaxas avait justifié son coup d’État par la nécessité de déjouer un « complot communiste ». Le chef de la mission diplomatique allemande à Athènes de l’époque,Theo Kordt, accompagne le rapport à son gouvernement de ce commentaire sarcastique : « En dehors de lui [Metaxas], personne n’y croit à Athènes, et il est probable qu’il n’y croit pas lui-même. » Le diplomate allemand avait sans doute oublié l’incendie du Reichstag que son propre gouvernement avait mis en scène…

L’anticommunisme des membres de la junte est sincère. Ayant participé à la guerre civile, membres d’une armée où les éléments d’extrême droite dominent, les nouveaux dirigeants vouent une haine sans nuances non seulement à l’extrême gauche, mais aussi à ceux, au centre et à droite, qui ne partagent pas leur point de vue et qu’ils assimilent volontiers aux communistes. Hélène Vlachos, propriétaire de journaux de droite, écrit au sujet du général Pattakos : « Pour lui, tout est excusable, pardonnable, d’inspiration chrétienne, pourvu que cela fasse du mal aux communistes  (4).  » Quant au colonel Papadópoulos, il a expliqué un jour pourquoi il fallait maintenir les communistes dans les camps de concentration : « Je ne tolérerai pas que des communistes, véritables bêtes sauvages, jouissent d’une liberté suffisante pour devenir dangereux, car cela m’obligerait à leur tirer dessus, de même que les policiers tirent sur le lion qui s’évade de sa cage et met en danger la vie des citoyens  (5). »

Les colonels font preuve, en outre, d’une xénophobie quasi mystique. Dès le 21 avril, la radio des forces armées exalte la grandeur des « Grecs, nation pure et magnifique ». S’adressant aux étudiants, le 9 février dernier, le colonel Papadópoulos lance : «Nous rêvons tous à la Grèce éternelle. » Le général Pattakos, pour sa part, s’est assigné comme tâche de favoriser un « ordre moral » et, en mai 1967, il s’était donné une année pour instaurer une «nouvelle société gréco-chrétienne ». A cet effet, il fit tondre les chevelures trop abondantes des lycéens et des étudiants, interdit le port des minijupes, mit les homosexuels en prison, rendit obligatoire la messe du dimanche pour les élèves et les agents de la fonction publique.

« Le chirurgien doit poursuivre son œuvre. Car, si l’opération ne réussit pas, le malade mourra »

Si les grands traits de l’idéologie de la junte sont assez précis, elle ne dispose d’aucun programme économique et social. Les mots d’ordre que diffuse la radio des forces armées, dès les premières heures du coup d’État, tendent à rallier l’opinion au nouveau pouvoir. Il est beaucoup question d’« égalité », de « justice sociale », de « redistribution des richesses nationales » et de « bonheur du peuple ». Aux paysans, on promet que « les villages connaîtront tout le confort de la capitale ». Les ouvriers sont assurés que « les oligarchies  » seront éliminées dans l’intérêt « du progrès et de la paix ». Mais l’essentiel est plutôt de « détruire le régime anarchique des partis », d’« éliminer la corruption de la vie publique », d’« assainir l’administration de l’État » et d’ouvrir la voie à une « véritable et saine démocratie ».

« La révolution, messieurs, est une nécessité historique, déclare aux journalistes le colonel Papadópoulos, le 15 novembre 1967. Le peuple avait perdu la boussole et était devenu un élément antisocial, ne respectant ni la discipline, ni la loi, ni l’ordre moral  (6). » Dès le 27 avril 1967, le chef de la junte comparait ses compatriotes à un « grand malade » que l’on avait dû « attacher à une table d’opération ». Le 1er mars 1968, le colonel Papadópoulos annonce que l’« opération » est terminée. Quinze jours plus tard, tout compte fait, il rectifie : « Non, messieurs, le chirurgien doit poursuivre son œuvre car, si l’opération ne réussit pas, le malade mourra. Même si le patient souffre, même si ses amis pleurent (...), je ne permettrai pas que l’on dérange mon malade. »

La phase transitoire prévue par le gouvernement d’Athènes, celle qui doit précéder l’instauration de l’« ordre nouveau », risque de se prolonger. Bien que le projet de Constitution ait été publié, le référendum n’aurait lieu qu’en septembre 1968. La toute première proclamation des putschistes, diffusée à l’aube du 21 avril 1967, suspendait onze articles de la Constitution en vigueur. Ils s’octroyaient ainsi le « droit » d’arrêter des citoyens sans mandat et sans motivation, de les interner « administrativement » sans limitation de délai, de les traduire éventuellement devant des tribunaux d’exception, d’interdire les réunions publiques, de mettre hors la loi toute association ou tout parti, de violer les domiciles et le secret de la correspondance, de censurer ou saisir toutes les publications, etc.

Si les stipulations de l’article 18 concernant l’interdiction de la peine de mort pour les délits politiques ont été jusqu’ici respectées, il ne semble pas que cela soit le cas pour la torture. A en croire de multiples rapports rédigés par diverses missions d’enquête, celle-ci serait couramment pratiquée dans les prisons et les camps de déportation, où quelque trois mille à quatre mille personnes sont internées. Depuis une année, selon certaines estimations de l’opposition, au moins soixante mille personnes ont été arrêtées.

Dans cet « État de garnison », écrit le professeur Meynaud, l’armée traite les Grecs en sujets et non en citoyens. Des dizaines de personnes, vivant à l’étranger, ont été déchues de leur nationalité, sans motivation. Les partis politiques, quelque trois cents organisations syndicales, culturelles, sportives et même de bienfaisance ont été mis hors la loi. Les associations que l’on autorise à fonctionner ont été dotées d’administrateurs, le plus souvent des militaires. Des maires, des conseillers municipaux, des prélats ont été destitués et remplacés par des hommes « sûrs ».

Les colonels, à la recherche d’un « nouveau type d’homme qui approche de la perfection », n’ont pas négligé le domaine culturel. Des centaines d’ouvrages (y compris des classiques de la littérature mondiale) ont été interdits, tout comme les grammaires et les dictionnaires de langue russe (jugés subversifs). Les livres publiés en Grèce sont soumis, avant impression, à des contrôleurs. La musique et les chansons du communiste Theodorákis – dont les disques sont vendus à des millions d’exemplaires – ne peuvent être diffusées en public ou même écoutées en privé, sous peine de poursuites. Au nom de la défense de l’« ordre moral », le gouvernement interdit tous les spectacles « qui pourraient nuire à l’ordre public, promouvoir des théories subversives, discréditer la nation, porter atteinte au tourisme, offenser la foi chrétienne, le roi ou le gouvernement». Enfin, la « hache » de l’épuration s’est abattue sur l’administration, l’armée, l’Université. Plusieurs centaines de professeurs et d’instituteurs, quelque quatre mille à cinq mille fonctionnaires ont été limogés pour « communisme », « incompétence » ou « corruption »  (7). Quant à l’armée, le nombre des officiers mis à la retraite ou remerciés varie entre six cents et huit cents, dont quatre-vingt-cinq généraux.

Est-il dès lors surprenant que la masse de la population accepte avec apathie le nouvel ordre ? Il y a sans doute chez elle une part de désaffection à l’égard de l’ancien régime, discrédité par la caste de politiciens professionnels et par le fonctionnement de certaines institutions qui n’avaient de démocratique que le nom. Mais on peut penser que les Grecs souhaitaient se débarrasser des vices de la démocratie, et non de celle-ci.

C’est l’avis de toutes les missions d’enquête, revenues de Grèce convaincues que la population, dans son écrasante majorité, est hostile au nouvel ordre. Reste que l’effet de surprise, la paralysie des formations politiques, l’absence d’encadrement clandestin, la terreur policière et l’ignorance des nouvelles techniques du combat politique ont sans doute contribué à la réduire au silence.

Cependant, le nouveau pouvoir n’a pas gagné la partie, loin de là. Il affronte, de la droite à l’extrême gauche, l’hostilité de l’ensemble du monde politique, qui dispose encore d’une influence dans le pays. Même la droite classique, dont les options sont assez proches des hommes au pouvoir, s’est prononcée pour le retour à une forme de régime démocratique. Sept organisations clandestines fonctionnent actuellement : le Front patriotique (animé par des membres de l’EDA), le Front ouvrier contre la dictature (affilié à la précédente), la Défense démocratique (de tendance centriste), la Résistance démocratique de Crète (DAK, également centriste), l’Union des officiers contre la dictature, Rigas Ferraios (organisation de résistance des étudiants) et le Mouvement panhellénique de la résistance présidé par Andréas Papandréou (PAK). Toutes ces organisations se caractérisent par leur autonomie à l’égard des partis, et leur orientation est plus radicale que les anciennes formations.

Le Front patriotique et Défense démocratique, en particulier, proclament que leur objectif est non seulement de renverser la dictature, mais aussi d’instaurer une véritable démocratie, débarrassée des mœurs, des institutions et des oligarchies financières et politiques qui entravaient les libertés populaires. Ces deux organisations, qui ont décidé de coordonner leurs activités, revendiquent une place politique après la chute du régime actuel. Elles dénoncent le rôle du roi Constantin et des Etats-Unis dans l’instauration de la dictature, s’engagent à œuvrer pour l’indépendance nationale et appellent à l’union de tous les Grecs, sans exclusive, en vue d’une éventuelle lutte armée. Andréas Papandréou se propose de « coiffer » toutes les organisations réunies ; il dispose à la fois d’une grande notoriété mondiale et des fonds importants que les partis au pouvoir en Suède, au Danemark et en Norvège ont mis à sa disposition.

L’essor que pourrait connaître la résistance grecque en cas d’unification ne suffira pas, cependant, à modifier radicalement le rapport des forces dans un avenir prévisible. D’autant que l’adversaire ne restera pas inactif. Au départ, le nouveau régime pouvait compter sur la sympathie ou la neutralité bienveillante de certaines couches dépolitisées et d’une fraction de la paysannerie. Depuis, il a décrété toute une série de mesures destinées à accroître sa popularité : augmentation (de 70 %) de la retraite des vieux agriculteurs, prime plus élevée aux producteurs de coton, relèvement des prix d’achat de produits agricoles pour les petits propriétaires, remise en activité du service central de réclamations contre les administrations de l’Etat, suppression du numerus clausus dans les professions dites fermées (chauffeurs de taxi, boulangers, avocats), etc. Plusieurs de ces dispositions impliquent toutefois des prélèvements sur les ressources publiques ; de plus, elles ne modifient pas les structures archaïques de l’agriculture. Leur effet risque donc d’être superficiel et de courte durée. Par ailleurs, la politique déflationniste du gouvernement, l’austérité, les licenciements et l’instabilité politique ont réduit le marché de consommation ainsi que les investissements. Malgré les privilèges accordés aux capitaux étrangers, l’afflux de ceux-ci est tombé de 262 millions de dollars en 1966 à 180 millions en 1967 (8). Le marasme s’étend dans le petit commerce, tandis que le secteur-clé du bâtiment est en crise. Certaines entreprises ont fermé leurs portes ; d’autres, réduit considérablement leur production. Le taux de croissance du revenu national, qui se situait à 8 % ou 10 %, n’a pas atteint les 3 % en 1967.

L’avenir du régime dépend de Washington, dont l’appui a contribué au maintien des colonels au pouvoir

Néanmoins, l’avenir du régime dépend, dans une large mesure, de ses relations avec les Etats-Unis. Nombreux sont les Grecs persuadés que les services américains ont appuyé, voire inspiré, le coup d’Etat. Que ces allégations soient fondées ou non, il n’est pas douteux que l’appui moral et matériel de Washington a contribué au maintien des colonels au pouvoir. De surcroît, l’armée grecque, en grande partie intégrée aux forces de l’OTAN, dépend entièrement des Etats-Unis pour ses fournitures en essence, en matériel et en armement.

La forme du régime d’Athènes ne satisfait probablement pas les responsables américains. Ils ont exercé des pressions pour que le pays soit doté au plus tôt d’une « Constitution démocratique ». Mais l’essentiel, pour eux, est d’empêcher la disparition d’un gouvernement résolument « atlantique » – qui appuie à fond la guerre menée au Vietnam – au profit de forces politiques dont l’orientation risque de compromettre les positions des Etats-Unis en Méditerranée orientale. Les autres grandes puissances n’ont pas adopté une attitude bien différente, dans la mesure où le principe de la « non-intervention dans les affaires intérieures » des pays tiers leur permet d’élever une cloison étanche entre politique et morale. Se référant au calvaire des milliers de détenus dans le camp de Yaros, Maurice Duverger a eu raison d’écrire : « Nous sommes tous plus ou moins complices de la dictature hellénique », un cas qui relève de la « non-assistance aux personnes en péril  (9)  ».

Cependant, la question essentielle est de savoir si «les aléas de la politique intérieure hellénique » ne créeront pas, à terme, un foyer d’agitation et même de conflit dans cette partie du monde. Les Américains, alors, se féliciteront moins de leur collaboration avec les colonels ; les Européens découvriront qu’ils ne peuvent dissocier leur sort de celui de la Grèce ; les touristes, enfin, apprendront, à leur grande déception, qu’il ne fait pas toujours si bon vivre à Athènes.

Notes :
(1) Dans la famille Papandréou, il faut distinguer Georges, alors dirigeant de l’Union du centre ; son fils Andréas, qui sera premier ministre (de 1981 à 1989 et de 1993 à 1996) ; et son petit-fils – prénommé Georges également –, premier ministre depuis 2009.
(2) Jean-Paul Bonnet, « Une dictature made in USA », Les Temps modernes, Paris, septembre 1967.
(3) Rapport sur l’abolition de la démocratie en Grèce, Montréal, octobre 1967, p. 71. Ce document constitue l’une des études les plus complètes sur la période conduisant au coup d’Etat, du 15 juillet 1965 au 21 avril 1967.
(4) The Observer, Londres, 14 janvier 1968.
(5) La Croix, 22 mars 1968.
(6) Eleftheros Kosmos, Athènes, 16 novembre 1967.
(7) Daily Telegraph, Londres, 14 mars 1968.
(8) Cf. Tachydromos, Athènes, 8 mars 1968.
(9) Le Monde, 25 juillet 1967.