vendredi 3 décembre 2010

.NIXON ET KISSINGER SUR LE CHILI

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RICHARD NIXON ET HENRY KISSINGER. PHOTO BETTMANN / CORBIS DU 3 JUILLET 1973 .
Enregistrements inédits de Nixon et Kissinger sur les agissements de la CIA et des Etats-Unis au Chili et son rôle dans la politique de terreur menant au renversement d’Allende

par Peter Kornbluh *

On finit par connaître le contenu des enregistrements secrets des conversations sur le Chili entre l’ancien président Richard Nixon et son conseiller de Sécurité Nationale Henry Kissinger. Les cassettes rendent compte du langage grossier dans lequel se tramait le renversement de Salvador Allende, qu’ils traitaient de « fils de pute » et dont ils disaient vouloir « botter le cul ». Bien qu’imprécis sur les dates, un des dialogues pourrait constituer la première reconnaissance du rôle de la CIA dans l’assassinat du général René Schneider.

« C’est un Etat fasciste », déclarait le président Richard Nixon lors d’une conversation sur le Chili au Bureau ovale de la Maison Blanche. Il ne parlait pas du régime sanguinaire du général Augusto Pinochet. Au contraire, lui et son conseiller de Sécurité Nationale, Henry Kissinger, se lamentaient du triomphe de la coalition de Salvador Allende, l’Unité populaire, aux élections municipales d’avril 1971. La seule manière pour eux de comprendre la popularité croissante d’Allende était de comparer le président Chilien – un socialiste toute sa vie durant – à Adolf Hitler. « Cela ressemble à une stratégie allemande », dit Kissinger à Nixon le 6 avril 1971, pendant une réunion d’une heure. Quelques semaines plus tard, le système secret d’enregistrement de Nixon a capté le fait que Kissinger laissait entendre que les chiliens « agissent ici comme ont agi les nazis avec le Reichstag».

Près de 40 ans après qu’elles aient été enregistrées en cachette, les cassettes de Nixon sont encore un cadeau qui attend d’être livré aux historiens et aux étudiants en histoire. Le système d’enregistrement est connu pour l’infâme conversation sur le scandale du Watergate, quand celui-ci a été découvert et qu’il a mené à la démission de Richard Nixon, face à un inévitable impeachment.

Mais les enregistrements de Nixon, 3 700 heures de conversations qui ont majoritairement eu lieu dans le Bureau Ovale pendant une période de 883 jours, entre férvrier 1971 et mi-juillet 1973, ce qui correspond aussi à une grande partie du temps durant laquelle Salvador Allende a été le président du Chili constitutionnellement élu. Et ils ont capturé les voix sans fards, parfois théâtrales, d’un président impérialiste et de ses conseillers de haut rang se référant à Allende comme un « fils de pute », discutant comment ils « botteraient le cul » et «renverseraient » Allende.


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 Richard Nixon et Henry Kissinger.

Cette semaine, aux Etats-Unis, un groupe d’histoires et d’anciens fonctionnaires du Département d’Etat, connu comme nixontapes.org, a publié près de 100 pages de transcriptions et de liens vers des documents audio de Nixon, Kissinger, du secrétaire du Trésor John Connally et d’autres hauts fonctionnaires discutant du Chili. Les enregistrements et les transcriptions nous permettent de devenir des mouches sur le mur qui écoutent les plus puissants fonctionnaires du pays le plus puissant du monde discuter de ce qu’il devait faire du pays d’Amérique Latine qui défiait l’hégémonie politique et économique des Etats-Unis. Bien que toutes les références aux opérations secrètes qu’a mené la CIA pour déstabiliser Allende restent classées (et effacées des bandes), les discussions que l’on peut désormais écouter sont un exemple de la mentalité impérialiste du président et de ses hommes.

Le problème de l’expropriation

Selon les transcriptions des enregistrements, rien ne paraît avoir contrarié autant Richard Nixon que la décision du gouvernement d’Allende d’entamer la nationalisation des entreprises états-uniennes qui avaient dominé l’économie chilienne pendant des décennies. Nixon croyait que la réponse des Etats-Unis devaient être de couper pour le Chili tous les crédits bi-latéraux, y compris les prêts bancaires pour les exportations et importations, bloquer les crédits multi-latéraux et éviter que le Chili re-négocie sa dette extérieure. « Je veux que tu saches », a dit Nixon à Kissinger, « que je ne veux rien faire pour le Chili. Rien ».

Le Département d’Etat, qui était plus sensible aux lois internationales et aux obligations des Etats-Unis avec les organismes multi-latéraux, n’était pas d’accord. Mais Nixon a trouvé un allié puissant avec son secrétaire conservateur du Trésor, John Connally, qui lui a dit que si Washington ne s’opposait pas à Allende, d’autres pays d’Amérique Latine commenceraient à nationaliser des entreprises états-uniennes. La position de Connally, Nixon l’a exprimé à Kissinger dans une réunion du 11 juin 1971, c’était que « l’effet sur le reste de l’Amérique Latine, indépendamment de ce que nous entendons du côté du Département d’Etat et du reste, sera mauvais pour nous, si on cesse de s’opposer aux chiliens et on se met à être aussi délicat avec eux ». De plus, poursuivait Nixon, « en ce qui concerne l’opinion publique américaine, les américains meurent d’envie que nous bottions le cul à quelqu’un ».

« Mes convictions à ce sujet sont très fortes », affirmait Nixon. « Tout ce que nous faisons avec le gouvernement chilien sera observé par d’autres gouvernements et groupes révolutionnaires en Amérique latine comme un signal du fait qu’ils peuvent faire la même chose et s’en sortir. Par conséquent, j’ai tendance à être pour ne rien faire pour eux ». A mesure que la réunion se poursuivait, Nixon dit à Kissinger et Connally : « peut-être devrions-nous trouver un endroit où on pourrait botter le cul à quelqu’un »

Ensuite, les trois ont discuté sur Salvador Allende, transformation son effort pour éviter une confrontation avec Washington en une sorte de manœuvre délibérée:


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Bender, Richard Nixon et Henry Kissinger, dans une épisode de la première de saison de FUTURAMA  "War is the H-word"

Nixon : Oh, bon sang, John, il [Allende] est malin.

Kissinger : …très malin.

Nixon : C’est sûr.
Connally : Très malin

Kissinger : Donc—
Connally : Même un vrai dur à cuire.
Kissinger : —en jetant un coup d’oeil sur le dossier, lui —cela doit servir ses desseins qu’il n’y ait pas d’affrontement [avec les Etats-unis].

Nixon : C’est juste.

Seulement quelques mois plus tard, après que Allende ait décidé de créer un « impôt sur les bénéfices supplémentaires » des compagnies minières Annaconda y Kennecott et de ne pas payer des compensations pour avoir nationalisé les mines, le 5 octobre 1971, Nixon dit à Kissinger : « J’ai décidé de virer Allende ». Connally pose ensuite la question d’un coup d’Etat « la seule chose que nous puissions espérer, c’est qu’il soit renversé et, entre temps, vous pouvez y arriver en prouvant par vos actions contre lui, que ce que vous protégez, ce sont les intérêts des Etats-Unis. » Pour Nixon, les Etats-Unis ont finalement trouvé « un type que l’on peut frapper ». Il a exhorté ses assistants à « nous livrer un plan. Je vais les frapper fort ».
« Tout va bien pour le Chili. On leur botte le cul, ok ? », demande Nixon à Kissinger à la fin de la réunion. « D’accord », répondit Kissinger.

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Edmundo Pérez Zujovic (Antofagasta, le 11 mai 1912 - Santiago, le 8 juin 1971) fut un entrepreneur et homme politique du Parti démocrate chrétien chilien, ministre de l'État du président Eduardo Frei Montalva.

L’assassinat de Pérez Zujovic

Le 8 juin 1971, l’ancien ministre de l’Intérieur Démocrate-chrétien, Edmundo Pérez Zujovic, fut tué dans un assassinat politique au grand jour. Au Chili, son assassinat a rappelé le souvenir récent du coup de force soutenu par la CIA contre le commandement en chef chilien René Schneider, moins de neuf mois auparavant, quand la CIA avait tenté d’empêcher le serment présidentiel d’Allende en créant un « climat de coup d’Etat ». A Washington, la transcription des enregistrements déclassifiées révèlent que Nixon, Kissinger et le chef de cabinet de la Maison blanche, H.R. Haldeman, avaient un intérêt particulier dans la réaction chilienne à l’assassinat de Pérez Zujovic, et on peut les écouter plaisanter sur la situation :

Kissinger : Les fils de pute, ils nous accusent, nous.

Haldeman : Ils accusent la CIA ? [rires]

Kissinger : Ils accusent la CIA.

Nixon : Et pourquoi diable nous l’aurions assassiné ?

Kissinger : Bien, a) nous ne pouvions pas. Nous sommes—

Nixon : Oui.

Kissinger : La CIA est trop incompétente pour le faire. Rappelle-toi—

Nixon : C’est sûr, c’est bien ça le meilleur...

Kissinger : — Quand ils ont essayé d’assassiner quelqu’un, il a fallu qu’ils s’y prennent à trois fois.

Nixon : Ouais.

Kissinger : —et il a vécu pour trois semaines après ça.

Ici, Kissinger paraît faire référence, et pour la première fois en admettant réellement le rôle de la CIA dans l’assassinat du général Schneider. Après plusieurs tentatives avortées d’un groupe de militaires à la retraite et d’officiers en activité qui avaient reçu des armes et des fonds de la CIA, Schneider fut intercepté et fut abattu en allant à son travail, le 22 octobre 1970. Il mourrut trois jours plus tard – et non pas trois semaines, comme le disait Kissinger – à la suite de ses blessures.

Selon les enregistrements, la conversation a tourné autour de la manière dont l’administration Nixon pouvait transformer l’assassinat en une occasion pour réaliser un coup d’Etat contre Allende. Le gouvernement de l’Unité populaire, informa Kissinger au président, avait utilisé l’assassinat de Pérez Zujovic pour « imposer la loi martiale et pour réaliser une forte attaque contre nous ». La réponse du Président : « Alors, on va leur donner ce qu’ils veulent – ils vont le sentir passer ». Comme c’était à attendre, Kissinger était d’accord. « Je crois que nous devons utiliser cela comme un prétexte ». Plus loin dans la conversation, Nixon et Kissinger en déduisaient que les gars d’Allende étaient derrière l’assassinat dans une manoeuvre politique destinée à l’aider à s’établir ; ils étaient d’accord sur le fait que « l’assassinat prouvait » qu’Allende « était en train d’avancer vers un État à parti unique, le plus rapidement possible ».

« Je crois que ce type est en train de prendre le contrôle total de ce pays », déclare de manière erronnée Nixon. « Laisse-moi te dire que dans toutes les actions à venir vis-à-vis du Chili, je préfère la ligne la plus dure. »

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Malheureusement pour le bien de l’histoire, au moment où Allende fut renversé le 11 septembre 1973, Nixon avait déjà éteint son micro du Bureau Ovale. En juillet de la même année, durant les audiences dramatiques de l’affaire du Watergate au Congrès, un conseiller de la Maison Blanche révélait l’existence du système d’écoutes secrètes. Le Congrès a immédiatement exigé que la Maison blanche livre toutes les bandes ; Nixon a revendiqué le « privilège de l’exécutif » et on lui a refusé. C’est seulement après que la Cour Suprême a rendu le verdict selon lequel on ne pouvait les dissimuler plus longtemps aux yeux des autorités légales, que le Président a livré les bandes. Celles-ci ont révélé qu’il avait menti sur son rôle dans l’assaut contre le siège du Parti Démocrate dans le bâtiment du Watergate, ce qui l’a forcé à démissionner par la suite.

Toutefois, un autre système d’écoutes secrètes ne fut pas détecté et se maintient en état de marche : celui de Henry Kissinger. Le 16 septembre 1973, le système d’écoutes de Kissinger a enregistré sa première conversation téléphonique avec Nixon après le coup d’Etat au Chili. Sa conversation (déclassifiée après pétition de mon organisation) rend compte de con attitude pendant qu’un régime authentiquement fasciste consolidait son pouvoir par un bain de sang au Chili :

Kissinger : Les choses sont en train de rentrer dans l’ordre au Chili et évidemment les journaux hurlent parce qu’un gouvernement pro-communiste a été renversé.

Nixon : C’est pas de ça qu’il s’agit ?

Kissinger : Je veux dire qu’au lieu de s’en féliciter – à l’époque de Eisenhower, nous aurions été des héros.

Nixon : Et bien nous non – comme tu le sais – notre main n’apparait même pas ici.

Kissinger : Nous le l’avons pas fait. Je veux dire que nous les avons aidé [référence à la CIA effacée] à créer les meilleures conditions possibles.

Nixon : C’est juste. C’est la manière dont on va juger la chose. Mais écoutes bien, quand les gens sont inquiets, laisse-moi te dire qu’ils ne vont pas gober les conneries des libéraux cette fois.

Kissinger : Tout à fait.

Nixon : Ils savent que c’est un gouvernement pro-communiste et que c’est ainsi.

Kissinger : Et pro-Castro.

Nixon : Oubliez le fait qu’il était pro-communiste. C’était un gouvernement anti-américain tout le temps de son existence.

NOTE : Dans les dialogues, les tirets (—) à la fin d’une phrase indiquent des interruptions, tandis que quand ils apparaissent au milieu d’une phrase, cela signifie qu’un des interlocuteurs recommence une phrase ou une intervention incomplète. Tous les enregistrements appartiennent au site nixontapes.org

* Peter Kornbluh est auteur de Pinochet : Los Archivos Secretos. (Barcelona : 2004) Il dirige le « Chile Documentation Project » dans l’organisation à but non-lucratif « National Security Archive » à Washington D.C.