mercredi 22 novembre 2017

AU CHILI, UN SECOND TOUR BEAUCOUP PLUS OUVERT QUE PRÉVU

Ce qui n'était pas prévu, c'est le score sensiblement inférieur aux pronostics de Sebastian Piñera, et surtout la performance (20,2%) de la candidate d'extrême gauche Beatriz Sanchez, 46 ans, véritable surprise du scrutin.

ALEJANDRO GUILLIER, JOURNALISTE ET CANDIDAT SOCIALISTE 
À L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE CHILIENNE, SALUE SES 
SUPPORTEURS À SANTIAGO, LE 19 NOVEMBRE 2017 
PHOTO CLAUDIO REYES
Forte de ses 1,3 million de voix, la représentante du Frente Amplio, une coalition formée par d'anciens dirigeants de manifestations étudiantes, détient la clef du second tour. Seules 160.000 voix la séparent de M. Guillier.

"C'est le bouleversement le plus important de la politique chilienne depuis le retour de la démocratie" en 1990, déclarait à l'AFP Mauricio Morales, un politologue de l'université de Talca.

"Tandis que les sondages la créditaient de 13% des voix, son bon résultat pourrait signifier qu'un nombre de bulletins plus important que prévu pourraient aller à M. Guillier au second tour", jugeait le cabinet Capital Economics.

Signe de cette incertitude, la Bourse de Santiago a dévissé lundi de 4,09% à l'ouverture et de 5,51% à la clôture, devant la contre-performance du candidat soutenu par le milieu des affaires, M. Piñera.

Le milliardaire a déçu aussi les marchés lors des législatives qui se tenaient également dimanche: sa coalition Chile Vamos n'atteint la majorité dans aucune des deux chambres.

Un résultat qui devrait ralentir la mise en place de son programme économique, dont la réduction des impôts sur les sociétés et l'assouplissement des régulations dans le secteur minier, selon Capital Economics.

- Peu de réserves de voix -

Avant le résultat inattendu de Beatriz Sanchez, l'homme d'affaires était donné largement gagnant au second tour face à Guillier.

Malgré sa confortable avance, il est loin de 43% que lui attribuaient les sondeurs au premier tour et, à la différence du candidat socialiste, il a peu de réserves de voix pour la suite.

Selon les analystes, Piñera se voit obligé de se tourner vers le candidat de l'extrême droite Jose Antonio Kast, qui a remporté 7.9% des voix.

"Piñera obtient huit ou neuf points de moins que prévu et cela renforce le côté dramatique et incertain du second tour", estime Marcelo Mella de l'université de Santiago. "La clef se trouve dans l'attitude qu'adoptera le contingent d'électeurs ayant soutenu Beatriz Sanchez".

Après des années de bras de fer entre la gauche et la droite, une troisième force émerge au Chili: la gauche radicale. "C'est un événement politique majeur", juge le sénateur de droite Andrés Allamand.

Célèbre pour son ton direct mais amical lorsqu'elle menait des interviews, Beatriz Sanchez, ancienne journaliste, se veut "un pont entre les mouvements sociaux". Sa coalition a nettement accru sa présence au Parlement, passant de trois à 20 députés et de zéro à un sénateur.

Le "Frente Amplio a assez de sièges pour être une nuisance au Parlement", selon Capital Economics.

Dimanche soir, elle a immédiatement exigé des explications publiques des instituts de sondage, qui l'avaient créditée de 10 à 13% des voix.

"Demain je veux une explication". "Si ces sondages avaient dit la vérité, nous serions au second tour", a-t-elle proclamé, assurant que les résultats rebattaient les cartes.

Tous ensemble, les six candidats de gauche ont rassemblé 3,6 millions de votes, contre 2,9 millions pour les deux postulants de droite.

mardi 21 novembre 2017

LA GAUCHE RADICALE JOUE LES TRUBLIONS DANS LA PRÉSIDENTIELLE CHILIENNE


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 
 
LA CANDIDATE DE «LA GAUCHE RADICALE», BEATRIZ SÁNCHEZ, 
ARRIVÉE EN TROISIÈME POSITION, DIMANCHE À SANTIAGO. 
 PHOTO CARLOS VERA.  
Bien qu’éliminée au premier tour du scrutin, dimanche, la candidate du Frente Amplio réalise une percée et déstabilise les deux finalistes, le libéral Piñera et le social-démocrate Guillier.
Justine Fontaine
La gauche radicale joue les trublions dans la présidentielle chilienne.

Lors de l’élection présidentielle de 2009, lorsque le vote était encore obligatoire au Chili, «Sebastián Piñera avait été élu avec 3,6 millions de voix. Dimanche, il en a eu 2,4 millions. Si l’ex-président de droite n’a pas pu convaincre les abstentionnistes lors du premier tour, après deux ans de campagne, comment va-t-il le faire en seulement trente jours ?» s’interroge Marta Lagos, directrice de l’institut de sondages Mori. Pour elle, le faible score du milliardaire (36,64 % de voix au premier tour) est l’une des principales surprises de dimanche, où seuls 46,3 % des électeurs se sont déplacés. Depuis plus d’un an, l’homme d’affaires faisait figure de grandissime favori pour succéder à la socialiste Michelle Bachelet (la Constitution n’autorise pas deux mandats successifs pour la présidence).

À l’extrême droite, José Antonio Kast a lui aussi étonné en réunissant 7,9 % des suffrages. Cet avocat et père de neuf enfants a déclaré qu’il ne refuserait pas de «boire un thé à la Moneda», le palais présidentiel, avec l’ancien dictateur Augusto Pinochet. Ilassure même que « s’il était vivant, il voterait pour moi ». Kast a apporté son soutien à Sebastián Piñera, 67 ans, premier président de droite (2010-2014) à diriger le pays depuis la fin de la dictature (1973-1990).

«Alliances»

À l’hôtel où étaient réunis dimanche soir les militants de Chile Vamos («Allez le Chili»), la coalition du candidat libéral, l’inquiétude était palpable. «Les enquêtes prévoyaient un score plus élevé. On sent une certaine nervosité, admet l’un d’entre eux, Giovanni Pino. Il faut voir quelles seront les alliances, mais le résultat me semble assez incertain.»

Car malgré cet appui, et un hypothétique report d’une partie des voix des démocrates-chrétiens (5,9 % au premier tour), «Piñera n’a nulle part où puiser davantage de voix», assure Marta Lagos. Si la droite arrive affaiblie avant le second tour, le 17 décembre, elle le doit à l’autre grande surprise de dimanche : le Frente Amplio («Vaste Front»), le Front de gauche à la sauce chilienne.

Issue des manifestations étudiantes de 2011 (lire Libération de samedi), la petite coalition de gauche, créée il y a quelques mois seulement, s’inscrit dans la droite ligne de mouvements sociaux pour la gratuité de l’éducation. Elle a fait mentir les sondages en obtenant 20,3 % des voix, et enverra 20 députés à l’Assemblée, contre trois seulement aujourd’hui. Un choc pour les sondeurs qui prédisaient l’essoufflement des gauches latino-américaines à l’heure où la droite est revenue au pouvoir au Pérou, en Argentine ou au Brésil.

Après les résultats dimanche soir, la candidate de la coalition des gauches radicales, Beatriz Sánchez, une ancienne journaliste, a affirmé sans détour que «Piñera est synonyme de recul pour notre pays» et fermement critiqué les instituts de sondages : «Je me demande si nous ne serions pas au second tour si ces enquêtes avaient dit la vérité.» Deux semaines avant le scrutin, l’un des principaux instituts lui attribuait 8,5 % seulement des intentions de vote. Marta Lagos dénonce de «graves failles méthodologiques» de la part des sondeurs, mais le dit à sa manière : «O n ne connaît pas bien les électeurs de Beatriz Sánchez, ils n’apparaissaient pas dans les enquêtes.»

« Changement »

Alejandro Guillier, principal candidat de la coalition sortante de centre gauche, qualifié pour le second tour avec 22,7 % des voix, appelait dimanche soir le Frente Amplio à se rallier : « Les portes sont ouvertes à tout le monde, assurait-il. J’espère tous vous accueillir, pour arriver jusqu’à la Moneda. »

Le second tour s’annonce cependant aussi difficile pour lui que pour Piñera. Car le Frente Amplio risque de ne pas donner de consigne de vote. La coalition lancera un dialogue avec sa base cette semaine, mais l’un de ses cadres, l’ancien dirigeant étudiant Gabriel Boric, réélu député dimanche soir, a déjà dit «écarter» l’idée d’un «gouvernement commun».

«Si la droite ne sait pas où trouver davantage d’électeurs, la gauche ne sait pas comment unir les siens», conclut Marta Lagos, pour qui cette élection marque «un profond changement du paysage politique chilien». Dimanche, lors des élections législatives qui se déroulaient en même temps, aucun bloc n’a obtenu de majorité suffisante au Parlement pour pouvoir gouverner seul. Des résultats qui montrent que la Concertation des partis pour la démocratie, coalition de centre-gauche qui a gouverné le Chili pendant près de vingt ans au total après la fin de la dictature, a volé en éclats. Sans que, pour autant, ne se détache un leadership incontesté à droite.

lundi 20 novembre 2017

LE VOTE DES CHILIENS À PARIS

[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
Pour la première fois dans l’histoire du Chili, les Chiliens résidant à l'étranger ont pu exercer leur droit de vote. Dans les locaux de l’ambassade située au 2 avenue de la Motte-Picquet à Paris, quatre bureaux de vote avaient été habilités par les autorités. À raison de 350 électeurs par bureau, 1400 Chiliens, ayant leur résidence en France, étaient ainsi invités à prendre part au scrutin.
PHOTO HAZ TU VOTO VOLAR
Dès 7h 30 du matin, ce dimanche 19 novembre, des bénévoles de la Fédération des Associations chiliennes (FEDACH) s'étaient rassemblés sur la place Salvador Allende, face à l’ambassade, pour installer un stand où accueillir, avec café et sandwiches, les citoyens chiliens venant de toute la France.

Avec un peu de retard sur l'horaire prévu, tous les bureaux de vote étaient en état de fonctionner à 9h 30. Le premier citoyen chilien à avoir déposé son bulletin de vote à Paris a été Francisco Chacón dans le bureau numéro 3.

L’affluence des votants a atteint des pics en fin de matinée et au milieu de l’après-midi. A ces moments-là, une queue pour accéder à l’ambassade s’est même formée sur le trottoir. Des personnes provenant des quatre coins de l’hexagone s’étaient déplacées pour participer à un moment « historique » et « émouvant » selon les termes souvent employés par des Chiliens qui ont attendu des dizaines d’années pour faire valoir ce droit citoyen. Le record absolu revient à un monsieur de 80 ans qui exerçait pour la première fois de sa vie son droit de vote en territoire chilien.

Aucun incident n’a été signalé. La fermeture des bureaux s’est effectuée à 18h 00 et le dépouillement auquel a contribué une dizaine de scrutateurs bénévoles, a donné les résultats suivants :

Votants: 857 soit 61,21 % des inscrits 

Ont obtenu :
Caroline Goic (Démocratie Chrétienne -centre-) : 35 voix soit 4,14 % des votes exprimés. 
José Antonio Kast (Indépendant -extrême droite-) : 15 voix soit 1,78 % 
Sebastián Piñera (Chile Vamos -droite-) : 93 voix soit 11,01% 
Alejandro Guillier (La Fuerza de la Mayoría -centre gauche-) : 308 voix soit 36,45 %
Beatriz Sánchez (Frente Amplio - gauche -) : 355 voix soit 42,01 % 
Marco Enrique-Ominami (PRO -ex-extrême gauche-) : 15 voix soit 1,78 %
Eduardo Artés (UPA -extrême gauche-) : 11 voix soit 1,30 % 
Alejandro Navarro (País -gauche-) : 13 voix soit 1,54 %

Votes blancs : 5 soit 0,58 %
Votes nuls    : 7 soit 0,82 %

Au niveau national les résultats ont été les suivants :
S. Piñera                             36,64 % 
A. Guillier                            22,68 %
B. Sánchez                          20,28 %
J. A. Kast                              7,92 %
C. Goic                                 5,88 %
M. Enrique-Ominami (ME-O)  5,71 % 
E. Artés                               0,51 % 
A. Navarro                           0,36 %
Les deux candidats arrivés en tête, S. Piñera et A. Guillier, devront donc s’affronter au deuxième tour, le dimanche 17 décembre 2017.

Les négociations ont déjà été entamées. Par exemple, J. A. Kast a appelé à voter pour S. Piñera. En face, ME-O a de son côté appelé à soutenir A. Guillier. D’autres annonces en faveur de la candidature de Guillier ne devraient pas tarder à se produire. À  suivre.

J.C. Cartagena et Nadine Briatte

PRÉSIDENTIELLE AU CHILI : LE CONSERVATEUR PIÑERA EN TÊTE DU PREMIER TOUR


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]  

LES DEUX CANDIDATS DE DROITE, SEBASTIAN PIÑERA 
ET JOSÉ ANTONIO KAST (À G.), SE SONT RENCONTRÉS 
 À SANTIAGO, LE 19 NOVEMBRE 2017. 
 PHOTO REUTERS  
L’ancien chef de l’État (2010-2014) est crédité de 36,66 % des voix et affrontera le socialiste Guillier (22,64 %). Le second tour est prévu pour le 17 décembre.
Par Christine Legrand
BEATRIZ SANCHEZ, ARRIVÉE EN TROISIÈME POSITION,
SALUE SES PARTISANS À SANTIAGO, LE 19 NOVEMBRE.
PHOTO PABLO VERA  
Le candidat de centre-droit Sebastian Piñera est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle chilienne, dimanche 19 novembre, avec 36,7 % des suffrages. L’homme d’affaires milliardaire de 67 ans a devancé son rival de centre-gauche, le sénateur socialiste Alejandro Guillier (64 ans), qui a réuni 22,6 % des votes.
Le second tour, le 17 décembre, pour déterminer qui succédera à Michelle Bachelet le 18 mars 2018, s’annonce beaucoup plus incertain que prévu. M. Piñera a recueilli beaucoup moins de voix que le prédisaient les derniers sondages, qui le créditaient de 42 % des suffrages. « Nous allons avoir un second tour très disputé », a admis Andrés Chadwick, le chef de campagne de M. Piñera.

Ancien journaliste, vedette de la télévision, M. Guillier propose de « gouverner avec les gens » et de poursuivre les réformes entreprises par la présidente socialiste Michelle Bachelet en faveur de la santé, de l’éducation et des retraites notamment. Il espère attirer les électeurs de la journaliste Beatriz Sanchez, dont le bon score inattendu (20,3 %) la propulse en troisième position, à la tête du Frente Amplio, coalition de la gauche radicale qui a surgi en janvier dans la foulée des mouvements de protestation des étudiants et des retraités. A 46 ans, la populaire commentatrice de radio jouera le rôle d’arbitre pour le second tour.

« Avec Pinochet, nous aurions pris le thé »

À l’autre extrême, les sondages n’avaient pas prévu les 7,8 % recueillis par José Antonio Kast (51 ans), candidat de l’extrême droite ultralibérale et d’une partie des milieux militaires. M. Kast revendique l’héritage de la dictature militaire (1973-1990). « Avec Pinochet, nous aurions pris le thé au palais de La Moneda », le siège de la présidence, a-t-il déclaré à la veille du scrutin. Il s’est prononcé contre toutes les réformes entreprises par le gouvernement Bachelet, et notamment la dépénalisation de l’avortement.


Son résultat révèle que, même si son poids s’est réduit au fil des ans, le « pinochétisme » reste une réalité au Chili, avec nombre de partisans au sein des catégories sociales supérieures et de l’Union démocrate indépendante (UDI), le plus grand parti du pays. 

Les deux candidats de droite, Sebastian Pinera et José Antonio Kast (à g.), se sont rencontrés à Santiago, le 19 novembre.

Pour sa part, le parti traditionnel Démocratie chrétienne (DC) a subi une cuisante défaite, avec le plus mauvais score de son histoire. Sa candidate Carolina Goic n’a recueilli que 5,8 % des voix. Pour la première fois, DC présentait son propre candidat en dehors de la coalition de centre-gauche, la Concertation démocratique, à laquelle elle appartenait depuis vingt-sept ans. L’alliance, qui existait depuis le retour de la démocratie, a éclaté.

« Droite rénovée et libérale »

Sebastian Piñera, dont la fortune est estimée à plus de 2 milliards d’euros et qui a été surnommé « le Berlusconi chilien », avait été, en 2010, le premier président de droite élu depuis le retour de la démocratie. Il n’avait pu se représenter, tout comme Michelle Bachelet aujourd’hui : la loi chilienne interdit d’effectuer deux mandats consécutifs.

M. Piñera, qui se dit partisan d’une « droite rénovée et libérale », débarrassée de l’héritage Pinochet, a durci son discours pendant la campagne à la suite de l’irruption sur la scène politique de M. Kast. Jusqu’alors, il avait toujours cherché à marquer ses distances avec la dictature : en 1988, il avait voté non au plébiscite qui avait précipité la chute du régime militaire. Il avait également accusé une partie de la droite d’héberger des « complices passifs » de la dictature.

Mais certains analystes estiment qu’il va devoir courtiser le vote pinochétiste avant le second tour. D’autres, comme le politologue Patricio Navia, pensent que « M. Piñera devra adopter des positions modérées pour pouvoir gagner ». Commentant l’élection, Mme Bachelet a déclaré que « les Chiliens ont démontré qu’ils veulent continuer d’avancer » et lancé un appel à « l’unité du Chili ».

dimanche 19 novembre 2017

PRÉSIDENTIELLE AU CHILI : VERS UN PROBABLE RETOUR AUX AFFAIRES DU MILLIARDAIRE SEBASTIAN PIÑERA

Le milliardaire fait figure de grand favori de la présidentielle dont le premier tour se joue ce dimanche. Avec près de 45 % des intentions de votes, l'homme d'affaires peut aborder sereinement le scrutin, même si un second tour paraît inévitable. Ironie de l'histoire: s'il vient à remporter cette élection, ce sera la deuxième fois qu'il succède à la présidente socialiste.

Figure omniprésente du paysage politique chilien, Sebastian Piñera Echenique est un des plus riches entrepreneurs du pays. Sa fortune est estimée par la revue Forbes à 2,5 milliards de dollars (2,14 milliards d'euros). Après une carrière d'économiste marquée par un passage à Harvard, l'homme d'affaires bâtit sa réussite dans les années 1980 en introduisant les cartes bancaires au Chili. Son empire s'étendra par la suite à divers secteurs: immobilier, pharmacie, mines, médias et même le football. L'un des clubs les plus populaires du pays, Colo Colo, lui a un temps appartenu. L'ancien propriétaire de la chaîne privée Chilevision prendra aussi des parts dans la compagnie aérienne LAN ce qui lui vaudra plus tard une condamnation pour délit d'initié.

«Berlusconi chilien»

La politique n'est jamais loin pour cet héritier d'une grande famille démocrate chrétienne, fils d'un ambassadeur et frère d'un ministre dans les dernières années de la dictature. Sénateur entre 1990 et 1998, Sebastian Piñera créera en 2005 la surprise en s'imposant lors des primaires de la droite avant que Michelle Bachelet ne lui barre la route. Le candidat tente une nouvelle fois sa chance quatre ans plus tard. Élu, il revend ses parts dans la compagnie nationale LAN et empoche au passage plus d'un milliard de dollars. Ce mélange entre politique et affaires lui vaut alors le sobriquet de «Berlusconi chilien».

«Les Chiliens font face à une décision importante. Ils vont devoir choisir entre le changement et la continuité.»

Le candidat conservateur, Sebastian Piñera.

Au terme de son mandat, Sebastian Piñera quittera la Moneda, le palais présidentiel chilien, sur un bilan contrasté. L'économie nationale, tributaire de ses exportations de cuivres, montrait alors des premiers signes d'essoufflement. Entre-temps, Michelle Bachelet n'a pas redressé la barre. Même si le chômage n'a que peu progressé, la croissance de la quatrième économie d'Amérique latine ne dépassera pas 1,3% cette année. Dès lors, les milieux économiques du pays voient d'un bon œil l'élection du candidat conservateur qui a fait de l'austérité fiscale son principal argument de campagne. Il a aussi promis de faire du Chili le premier pays développé en Amérique latine, d'après les critères de l'OCDE. De plus, la cote de popularité de la présidente sortante, écornée par l'implication de son fils dans un scandale de corruption, est au plus bas, avec 30% d'opinions favorables.

«Les Chiliens font face à une décision importante, a récemment déclaré le candidat conservateur. Ils vont devoir choisir entre le changement et la continuité.» Face à lui, pas moins de sept candidats se présentent. Le sénateur et ancien journaliste vedette de la télévision, Alejandro Guillier, semble le mieux armé pour le défier au second tour. Ce dernier endosse pleinement l'héritage de Michelle Bachelet. Seulement, la coalition qui avait porté cette dernière à la Moneda a volé en éclat. Dans cette configuration, Sebastian Piñera n'a pas manqué d'attiser les tensions entre anciens alliés, tendant la main au Parti démocrate-chrétien, louant le travail effectué par l'ancien président Patricio Aylwin lors de la transition démocratique.

Mais le grand vainqueur de ce scrutin devrait être l'abstention dans ce pays où elle est traditionnellement plus élevée que dans le reste de l'Amérique latine. Ce premier tour pourrait être marqué par une participation historiquement faible, autour de 40%.


dimanche 29 octobre 2017

CHILI - PERSPECTIVES ET ATTENTES DES ÉLECTIONS, NOVEMBRE 2017


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]  

IMAGE  FELIPE HENRÍQUEZ ORDENES 
PERSPECTIVES ET ATTENTES DES ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES ET LÉGISLATIVES DU 19 NOVEMBRE 2017 AU CHILI
Le septième scrutin pour élire un président de la République depuis le départ de Pinochet en 1991 aura lieu le dimanche 19 novembre 2017. Vingt-sept ans après la fin de la dictature, cette élection apparaît, dans l'interminable transition vers la démocratie, comme cruciale, surtout après le début de la mise en œuvre des réformes engagées par l'administration sortante menée par M. Bachelet.
PHOTO JONATHAN MANCILLA 
Huit candidats sont en lice. Deux d’entre eux se rangent clairement à droite, les six autres au centre et à gauche.

À droite l'ex-président Sebastián Piñera, crédité par tous les sondages de la première place à l'issue du premier tour, a réussi à rassembler sur sa candidature presque toutes les sensibilités de droite, dont l'UDI et la RN (*).

José Antonio Kast représente la droite dure, mais aussi celle qui condamne les affaires de Piñera. Les sondages estiment à un peu plus de 2 % les intentions de vote en sa faveur.

Au centre, la démocrate chrétienne Caroline Goic est créditée de moins de 4 %.

L'indépendant Alejandro Guillier, représentant de sept partis appartenant à l'actuelle coalition gouvernementale de centre gauche, est positionné en deuxième place selon les sondages.

Sénateur de la République, Alejandro Navarro représente le mouvement PAIS, également membre de la coalition de l'actuel gouvernement. Les sondages lui accordent moins de 1 % des intentions de vote.

Marco Enrique Ominami, candidat du Parti Progressiste (PRO) situé au centre gauche, est crédité d'environ 5 % des intentions de vote, loin des 20 % dont il a bénéficié en 2010.

Beatriz Sánchez, est présentée par le Front Elargi (Frente Amplio – FA), formé d'un ensemble de récents mouvements de gauche. Sa place variable dans les sondages semble avoir été le reflet d'un manque d'expérience politique de ce Front. Par exemple, une lutte acharnée pour les postes de candidats, ou des déclarations polémiques comme celle où Cuba et le Vénézuela sont assimilés à des dictatures ou, excusez-du peu, celle dans laquelle le gouvernement d'Allende est jugé totalitaire. Les récents sondages la placent définitivement en troisième position.

À l'extrême-gauche, Eduardo Artés, représentant de l'Union Patriotique qui regroupe une série de mouvements radicaux et marginaux, n'obtiendrait que moins de 1 % des votes.

Les différentes candidatures s'expliquent par rapport à l'action gouvernementale. En effet, les réformes conduites par la Nouvelle Majorité ont provoqué l'opposition systématique et unanime de la droite. Par contre, cette homogénéité n'existe nullement dans les secteurs progressistes de la société, même pas au sein de la coalition au pouvoir. En effet, les partis les plus à droite de cette coalition aimeraient conserver les pouvoirs dont ils ont hérité après 17 ans de dictature de Pinochet. Parmi eux, une fraction de la Démocratie chrétienne (DC) dont les dirigeants sont coincés, car leur souci d'occulter leur pêché originel -avoir appuyé le coup d’État en 1973- leur interdit une quelconque alliance avec la droite souillée par les crimes commis pendant la dictature. Ainsi se débat-elle entre le maintien dans la coalition gouvernementale de centre gauche tout en essayant de freiner par tous les moyens toute réforme menaçant le système néolibéral, déclenchant régulièrement des campagnes anticommunistes qui lui ont si bien réussi par le passé, s'assurant au passage le soutien de la presse monopoliste de droite.

Cette position ambigüe a eu pour conséquence l'émergence d'une candidature séparée des autres partis de la Nouvelle Majorité qui se sont regroupés derrière A. Guillier.

Aujourd'hui tout indique qu'on s'oriente vers un second tour qui verra s'affronter le candidat de la droite,  Sebastián Piñera, au candidat du centre gauche Alejandro Guillier. La seule chance de l'emporter pour ce dernier est que tous les candidats de progrès s'unissent.

Pour l'instant, Guiller est assuré du report des voix des candidats  Navarro et Enrique-Ominami. Le silence de Sánchez concernant le deuxième tour donne lieu à d’âpres polémiques au sein même du FA. Récemment les déclarations de certains de ses responsables laissent supposer qu'un pourcentage de ses électeurs feront barrage à la droite. Comme Sánchez, la candidate de la DC Goic ne s'est pas encore exprimée sur son attitude au second tour. Mais nombreux sont ceux qui supposent qu'elle donnera comme consigne de vote un soutien au candidat de centre gauche. Il semblerait que Katz ne donnera aucune consigne de vote, alors qu'Artés prônerait l'abstention.

Quelle que soit l'issue de l'élection présidentielle, un nouveau cycle politique devrait voir le jour au Chili.

D'abord, il faut tenir compte d'un élément qu'on a peut-être tendance à négliger : les élections législatives, qui auront lieu ce même 19 novembre seront les premières à scrutin majoritaire corrigé et non plus à l'ancien scrutin binominal qui favorisait largement les grandes coalitions, à commencer par celles de la droite. Donc, dans tous les cas, le Parlement n'aura pas, loin de là, une majorité de droite.

Ensuite, quel que soit le résultat de l'élection présidentielle, il y aura un nouvelle distribution des cartes politiques.

Si Piñera l'emporte, il essayera de démolir les réformes amorcées par Bachelet, se mettant à dos et la rue et le parlement-et on assistera à une cohabitation et à la recomposition de certaines alliances favorisant l'apparition d'un nouveau paysage politique.

Si Guillier gagne, l’œuvre de démocratisation de la vie politique chilienne sera approfondie, en particulier par le remplacement de la Constitution de Pinochet, créant ainsi une nouvelle dynamique de changement.

J.C. Cartagena et Nadine Briatte
Notes :
(*) UDI : Union Démocrate Indépendante
RN : rénovation Nationale

jeudi 26 octobre 2017

LE PRIX SAKHAROV À « L’OPPOSITION AU VENEZUELA » : UN « JOUR NOIR » AU PARLEMENT EUROPÉEN


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE PRIX SAKHAROV À « L’OPPOSITION AU VENEZUELA » :
 UN « JOUR NOIR » AU PARLEMENT EUROPÉEN
« Ce sont les considérations politiciennes qui l’ont emporté», a déploré de son côté la députée Marie-Christine Vergiat (GUE-GVN), qui compare le choix de cette année à ceux faits entre 2000 et 2010 quand le prix a été attribué à trois reprises à des dissidents cubains.  
JEAN-JACQUES RÉGIBIER
 MARIE-CHRISTINE VERGIAT
En décernant le prix Sakharov à « l’opposition au Venezuela », le Parlement européen a choisi d’utiliser les droits de l’homme comme une arme politique au service d’un camp. Les Verts parlent de « jour noir » au Parlement européen.

On n’a pas eu droit à l’habituel tonnerre d’applaudissement, encore moins à la standing ovation, ni à « l’émotion palpable » qu’ont toujours l’air de ressentir en pareille occasion les commentateurs avisés. Non.

Cette fois, quand le président du Parlement européen, l’ancien porte-parole de Berlusconi, Antonio Tajani, a annoncé le gagnant, la droite (PPE) a applaudi, une partie des libéraux (ALDE) aussi, mais pas tous, les députés d’extrême-droite, avec ferveur, certains socialistes, et d’autres du bout des doigts. A gauche de l’hémicycle, beaucoup ont souri, puis franchement ri quand Tajani a prétendu que le Parlement européen défendait la démocratie et les droits de l’homme partout dans le monde, sans exclusive.

Autant dire que le prix Sakharov 2017 est loin d’avoir réuni le sacro-saint consensus européen qui prévaut habituellement dans ce genre de récompense symbolique. Les Verts (Verts-ALE), estiment même que c’est « un jour noir au Parlement européen. » Rappelant que le prix Sakharov a normalement vocation d’honorer les défenseurs des droits humains, le groupe écologiste rappelle que « le passé de certains opposants nominés (faisant partie de l’opposition au Venezuela, ndlr) les disqualifie pour recevoir un tel prix puisqu’impliqués dans des scandales financiers ou des violations des droits humains. »

« Ce sont les considérations politiciennes qui l’ont emporté », déplore de son côté la députée Marie-Christine Vergiat (GUE-GVN), qui compare le choix de cette année à ceux faits entre 2000 et 2010 quand le prix a été attribué à trois reprises à des dissidents cubains. D’autant, ajoute-t-elle, que dans cette galaxie de « l’opposition au Venezuela, », il y a aussi beaucoup de gens d’extrême droite « qui loin de vouloir rétablir la démocratie veulent faire renouer l’Amérique latine avec les jours les plus sombres de son histoire. »

La candidature de « l’opposition au Venezuela » au prix Sakharov était soutenue par le parti de droite au Parlement européen (PPE) auquel s’était attelé pour l’occasion le groupe des libéraux (ALDE). Ce sont eux, par un effet arithmétique (les deux groupes disposent de la majorité), qui ont imposé leur choix, contrairement à la tradition suivie depuis plusieurs années qui veut qu’il y ait, après négociation, un accord large pour l’attribution de ce prix.

Deux autres candidats correspondant aux critères du prix Sakharov

2017 marque donc une rupture dans l’attribution du prix Sakharov qui devient, les députés ont raison de le faire remarquer, une arme politique au service de certains groupes. La droite prend « le risque de compromettre la légitimité et la crédibilité du prix Sakharov, » commente-t-on chez les Verts.

Cette attribution est d’autant plus malvenue qu’elle « risque de polariser la crise politique au Venezuela, » ajoutent-ils, et ce alors que l’essentielle de l’opposition vient de participer aux élections locales, comme on le fait remarquer du côté de la Gauche unitaire européenne (GUE-GVN). On voit mal en effet comment honorer l’un des protagoniste alors que le processus de dialogue entre gouvernement et opposition est en cours, peut contribuer à favoriser le dialogue.

Cette décision est aussi malvenue parce qu’il y avait deux autres candidats correspondant tout à fait, eux, aux critères du prix Sakharov. Dawit Isaak, un journaliste suédo-érythréen emprisonné, déjà sélectionné pour le prix Sakharov, ainsi que la candidate soutenue par les Verts, une défenseure des peuples indigènes du Guatemala, Aura Lolita Chavez Ixcaquic, engagée dans de nombreux contre les multinationales et le gouvernement et menacée de mort dan son pays. Nous l’avions rencontrée début octobre au Parlement européen (entretien à revoir sur ici. ) 

En récompensant les opposants vénézuéliens plutôt que les mouvements citoyens, les peuples indigènes et l’opposition au régime corrompu du Guatemala, la droite et les libéraux du Parlement européen auraient voulu signifier que le régime de Jimmy Morales est préférable pour l’Amérique latine à celui de Nicolas Maduro, qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.

Jean-Jacques Régibier 
SUR LE MÊME SUJET :